RÉFLEXIONS SUR L’HOMOSEXUALITÉ

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in Chimères, ruvue de schizoanalyses, nº 69, pp. 121-134, 2009.

 

Introduction

Je me propose, dans le cadre de cet article, d’apporter une nouvelle contribution au débat, déjà largement entamé, sur l’homosexualité et ses impasses : cette question fait, en effet, encore débat de nos jours, y compris au sein de la communauté psychanalytique. Nous ne nous engagerons pas dans la rétrospective du nombre imposant de travaux – publications, groupes d’études, cartels, colloques, rencontres, congrès… -mais rappellerons néanmoins que leur lecture, à commencer par les textes freudiens eux-mêmes, montre que chez les psychanalystes(1), aucun consensus théorico-clinique n’a pu être trouvé. Deux grands courants peuvent toutefois se dégager : le premier, très dominant en termes de nombre de publications, aborde l’homosexualité sous l’angle de la pathologie : Perversion ? trouble narcissique ? Oedipe mal résolu ? et pose même la question « centrale » peut-on être psychanalyste et homosexuel ? Certains auteurs, arrivent même à proposer la guérison de l’homosexualité. Le second courant, plus proche des positions de Freud mais quantitativement moins représentatif, tend à voir dans l’homosexualité un destin pulsionnel à part entière (2).

Quoi qu’il en soit, les changements sociopolitiques des dernières années – Pacs, demande d’adoption par les couples gays, revendication du mariage entre personnes du même sexe, parmi d’autres – ont obligé les psychanalystes à revoir leurs outils de travail : « ce n’est plus la psychanalyse qui soumet l’homosexualité en question, mais, l’homosexualité qui interroge la psychanalyse » (Fassin, 282). Il s’agit donc de repenser la psychanalyse dans le mouvement historique au risque de voir l’agonie de ses concepts (Roudinesco, 2002).


Une impasse interne

Une bonne partie des ambiguïtés et des incongruités que nous trouvons dans les discussions sur l’homosexualité est à chercher dans le conflit entre, d’un côté, la découverte freudienne selon laquelle la pulsion ne possède point d’objet de satisfaction prédéterminé et, de l’autre côté, l’ordre symbolique, attelé à l’imaginaire culturel occidental qui insiste à fixer la pulsion à des objets et à des formes de satisfactions culturellement valorisées. Ou encore : un conflit entre la position freudienne selon laquelle la psychanalyse n’a d’autre but que de « révéler les mécanismes psychiques qui ont culminé dans la détermination du choix d’objet » (Freud, 1920, 48) et, d’autre part, la tentative de normalisation de ces mécanismes psychiques à partir du modèle œdipien dont le « triangle » s’appuierait sur la famille bourgeoise de la Vienne de Freud.

La psychanalyse qui, dans un premier moment, a joué un rôle libérateur en dévoilant l’existence d’une autre scène – l’inconscient – qui détermine nos choix objectaux a, ultérieurement, été contaminée par les mêmes principes dominants qu’elle avait dénoncés. Aussi, a-t-elle été utilisée comme une référence de normalité, gardienne d’un ordre symbolique supposé immuable, qui idéalise une seule forme de subjectivation basée sur les normes efficaces : ceci donnerait à la psychanalyse le pouvoir (pervers) de délibérer sur le normal et le pathologique.

Les avancées théoriques de la psychanalyse ne sont pas détachées de l’ordre symbolique dans lequel ils ont pris naissance. Les psychanalystes, sont eux aussi à la merci de leur inconscient, des complexes inconscients qui les meuvent et de leurs organisations identificatoires. Et tout en sachant, théoriquement, que l’essentiel est de suivre les vicissitudes pulsionnelles et les choix d’objet, ils ne sont pas pour autant protégés des positions normatives qui incitent à encadrer les destins de la pulsion au sein de l’idéologie dominante. C’est ainsi que certains psychanalystes s’autorisent à se prononcer sur les conditions idéales pour un développement psychique normal. La dynamique du fonctionnement psychique est alors abandonnée au profit d’une prescription normative de la circulation pulsionnelle. Ceci permet de comprendre pourquoi dans la plus grande partie des travaux concernant l’homosexualité les présupposés théoriques de la psychanalyse sont avancés en accord avec le discours hétérosexuel dominant (Buther, 1990). Par ailleurs, tout l’arsenal théorique de la psychanalyse ne réussit pas à expliquer comment s’organise le « choix d’objet ». Si, selon Freud (1905), hétérosexualité et homosexualité doivent être expliquées car il n’existe rien de naturel dans la pulsion, la question demeure : comment le sujet devient-il homosexuel, hétérosexuel ou bisexuel ?

Certains partent du principe, que l’on ne peut cautionner, que les problèmes psychiques présentés par l’homosexuel découlent de sa sexualité. Beaucoup d’analystes « n’écoutent pas » le sujet qui, comme tout sujet, présente des angoisses, des peurs, des névroses, toutes choses qui lui font chercher l’aide d’un professionnel. Ils « écoutent », l’homosexuel qui est là et tendent à établir l’équation homosexualité = souffrance. À de rares exceptions près, le psychanalyste (3), devant le sujet homosexuel, part de la prémisse que son homosexualité est symptomatique – ce qui peut être vraie mais pas nécessairement: seule la cure pourra en permettre un éclaircissement. Par ailleurs, comment savoir si les difficultés présentées par ces sujets sont dues à homosexualité en soi, interprétées par l’analyste comme un symptôme générateur d’angoisse, ou si celles proviennent du fait que le sujet ressent l’homosexualité en opposition au système de valeurs de la société à laquelle il appartient. Dès lors les interprétations visent à saisir le conflit qui aurait pu faire dévier le sujet de la bonne voie : la solution œdipienne « normale » seule à même de produire la santé psychique. On notera d’ailleurs avec intérêt que nombre de récits cliniques, publiés ou présentés dans diverses rencontres, colloques de psychanalystes, commencent par cette donnée première : « il s’agit d’un sujet de tel âge, homosexuel… ». (et la suite sera alors contaminée par l’orientation sexuelle du sujet.) Alors que l’on ne voit que très rarement une histoire clinique s’initier par : « il s’agit d’un sujet de tel âge, hétérosexuel… ». Lorsqu’un analyste appréhende d’emblée son patient comme étant « ceci » ou « cela », son attention flottante risque de s’immobiliser, et il n’écoutera que ce qu’il veut entendre.

L’argument selon lequel les homosexuels auraient une pratique sexuelle compulsive pour décharger l’angoisse, laquelle se manifesterait dans la recherche incessante de partenaires, ne tient pas : le nombre de lieux réservés au public hétérosexuel à la recherche de partenaires est beaucoup plus important que les lieux destinés aux homosexuels. Ceci montre que si une promiscuité existe, elle est une caractéristique de l’organisation psychique de certains sujets, surtout des hommes, homosexuels ou hétérosexuels, comme une défense contre des fantasmes inconscients qui risquent de menacer la performance sexuelle : la figure emblématique étant Don Juan. Par ailleurs, être au fait de l’« orientation sexuelle » d’un sujet ne nous informe en rien sur sa santé, sa maturité psychique, et encore moins sur ses conflits internes. La manière dont chacun vit sa sexualité est, de toute évidence, une partie importante de son identité subjective, ou si nous préférons, de sa personnalité, mais cela ne le définit point. Ce que nous sommes, ce que chacun est, va bien au-delà de sa pratique sexuelle.

Autre fait curieux : il ne m’a pas échappé, au long de mon expérience clinique forte de plusieurs années de pratique, qu’assez souvent la solution homosexuelle joue comme une « carte de visite » que l’on va présenter au cours des premiers échanges. (Sauf dans les cas où le sujet vit sa sexualité comme quelque chose de si terrible que plusieurs séances lui sembleront nécessaires « pour détecter » qu’elle pourrait être la réaction de l’analyste au moment de l’aveu de son « orientation sexuelle ».) Presque toujours, néanmoins, la souffrance due au fait d’être homosexuel tient essentiellement à des questions de société et à la peur – du « qu’en dira-t-on », que des proches ne l’apprennent « si mes parents ou mes amis le découvrent… », ou bien est liée à la culpabilité d’être homo, en dehors des normes ou des idéaux culturels), ou à la discrimination… – et non pas à la sexualité en tant que telle:

L’homosexualité est un tiré [professeur-homosexuel, vendeur-homosexuel, fils/fille-homosexuel(le)] qui obéit la fonction F(S) = x-h, où l’on lit que la fonction sujet {F(S)}est définie par un attribut quelconque ou une représentation du je (x) en accord avec le discours hégémonique à propos de l’homosexualité (Nascimento, p. 115).

Après ce temps de désignation l’étape suivante consiste à croire en l’existence d’une identité homosexuelle qui, encore une fois, réduira le sujet à sa pratique sexuelle, ce qui provoque le même effet que celui créé par le mot homosexuel : un caractère discriminatoire.

(Ouvrons une parenthèse pour formuler une critique envers certains mouvements gays qui, se basant sur l’existence d’une prétendue « identité homosexuelle », créent des ghettos idéologiques qui touchent à l’hétérophobie. Il en va de même de certaines sociétés de psychanalyse aux USA, surtout en Californie, qui n’admettent en leur sein que des analystes homosexuels, sous prétexte que seuls les homosexuels sont à même de « comprendre » les homosexuels. Une telle attitude définit une classe à part – celle des homosexuels – qui aurait besoin de mesures ou d’un traitement spécifiques. En agissant ainsi, ne seraient-ils pas en train de retourner sur eux même le discours même dont ils se disent victimes, tout en perpétrant, à nouveau, la violence symbolique qui les discrimine ? Ne s’agirait-il pas de l’introjection de l’homophobie? En ce qui concerne les lois qui garantissent les droits des citoyens homosexuels et les protègent contre la ségrégation, la question est toute autre. Au niveau du groupe, l’identité peut être comprise comme un espace politique qui possède un programme d’action opérant, une lutte commune, une revendication. Il s’agit de la lutte pour l’égalité des droits . Rien n’empêche qu’existent une « union », une « alliance » une « identité » autour d’une cause commune : contre l’exclusion et au profit de la citoyenneté du sujet quelque soit son orientation sexuelle).

L’argument de l’existence d’une problématique narcissique chez l’homosexuel ne tient pas. Dans son texte « Sur le narcissisme : une introduction », Freud établit clairement que le choix d’objet selon le modèle narcissique est à comprendre comme une position libidinale : c’est dans la dynamique pulsionnelle qui soutient la relation objectale, et non le sexe anatomique des protagonistes, que la modalité du choix d’objet est à comprendre. Cela veut dire qu’un couple hétérosexuel peut se maintenir grâces aux liaisons narcissiques, donc, homosexuelles.

Un autre argument couramment utilisé pour soutenir l’idée d’une problématique œdipienne à l’origine de l’homosexualité serait l’existence d’un « Œdipe inversé » ou « négatif ». Mais, à suivre attentivement les positions freudiennes, nous verrons qu’il n’existe pas d ‘Œdipe normal. L’Œdipe est « négatif », ou « inverti », par rapport au modèle hétérosexuel tenu comme normal. Que ce type de résolution œdipienne donne une configuration particulière de l’angoisse est, sans aucun doute, vrai. Mais, pourquoi cette configuration serait-elle plus ou moins normale que la configuration de l’angoisse provenant d’une résolution hétérosexuelle ? Ajoutons-y que des études ont montré que le destin psychique des enfants conçus et/ou élevés dans le modèle homoparental, ou monoparental, ne révèlent pas de particularités par rapport au modèle traditionnel (Langouet (1998); Gross (2000) ; Nadaud, (2002); Cadoret (2002) ; Roudinesco (2002) ; Ceccarelli, (2005, 2007).

« Dissoudre » l’Oedipe signifie ne plus occuper la place d’objet de jouissance dans les formations inconscientes de celui (ceux), ou de celle(s) qui ont accueilli l’enfant lors de sa venue au monde. Pour que cela se produise, il faut que quelque chose organise, que quelque chose sépare, la cellule narcissique composée d’une part par le nouveau né et, de l’autre, par celui (ceux), ou par celle(s) qui lui ont donné vie psychique. Néanmoins, rien n’indique qu’il n’existe qu’un seul modèle d’arrangement parental capable de promouvoir cette séparation. Par ailleurs, il n’a pas fallu attendre la psychanalyse pour savoir que la famille traditionnelle n’a jamais été une garantie de normalité : l’argument de la paire homme/femme, comme promoteur de santé psychique pour l’enfant ne peut être soutenue très longtemps. L‘Oedipe est à comprendre comme une forme de circulation pulsionnelle – et en ce sens il est universel – dont la configuration est tributaire de l’organisation sociale qu’une société s’est donnée et dans laquelle l’enfant est né : il est alors aussi historique. Or, la plupart des écrits qui prédisent des effets catastrophiques et irréversibles pour les enfants élevés par deux sujets du même sexe, ne tiennent aucunement compte de la dynamique pulsionnelle qui gît sous de ce complexe. L‘Œdipe discuté par Freud reflète les mouvements identificatoires, donc énergétiques, du modèle familial de son époque. Mais les temps ont changé…

En ce qui concerne la liaison excessive à la mère, débattue par Freud dans son texte Un souvenir d’enfance de Léonard da Vinci, la clinique nous rapporte des sujets qui ont eu cette liaison excessive sans, néanmoins, présenter de solutions homosexuelles. L’identification à la mère et le choix de partenaires basés sur les soins que la mère auraient autrefois dispensés à l’enfant peuvent certes définir un éventuelle destin pulsionnel, mais ne peuvent en aucun cas être utilisés comme une référence au normal et au pathologique. Il y aura toujours une position pulsionnelle, mais aucune peut être définie comme plus correcte qu’une autre; il n’existe pas une forme unique et normative « pour traverser » l’Oedipe.

La psychanalyse crée ses concepts à l’intérieur de l’organisation symbolique où elle est née. L’Oedipe classique n’est qu’une manifestation de la « violence symbolique » (Bourdieu, 2000). Dans cette perspective, pathologiser l’homosexualité est une réaction radicale aux questionnements qu’elle pose aux fondements de l’ordre symbolique dominant. Les nombreux échecs à trouver quelque chose de particulier, de « déviant », de spécifique dans la solution homosexuelle, prouvent, si besoin était, que la pulsion échappe toujours à toute tentative de normalisation.


L’invention de l’homosexualité

Si le symbolique est toujours une construction, il n’est pas impossible de dire que l’homosexualité est une invention du symbolique en tant que catégorie différenciée d’expression de la sexualité ; par ailleurs, la théorie psychanalytique, qui se trouve insérée dans ce symbolique, peut être utilisée pour perpétuer cette invention.

Comme nous le savons, la sexualité humaine a une histoire, dont les éléments constitutifs, qui sont à chercher bien avant la naissance de l’enfant, gardent des liens très étroits avec la place que le nouveau-né occupe dans l’imaginaire des parents, dans le désir de ceux-ci, ainsi que dans l’économie libidinale du couple. Après la naissance, débutera la formation du Moi : un processus marqué par d’intenses mouvements pulsionnels, caractéristiques de la période préœdipienne.

Les pulsions partielles, toujours à la recherche du plaisir et indifférentes à la nature des objets susceptibles de les satisfaire comme aux moyens de se procurer la satisfaction poursuivie, doivent s’ajuster aux exigences du processus civilisateur, aux exigences de l’Autre : le polymorphisme de la sexualité infantile doit s’assujettir à ce processus, ce qui se produit grâce aux mouvements psychiques qui impliquent des pertes qui rendront possible au tout petit l’accès à la loi de l’échange, tout en renonçant au narcissisme primaire pour accéder au narcissisme secondaire (Freud, 1930). Tout ce processus aboutira à l’expression de la sexualité adulte. Et la manière dont chacun vit concrètement, mais surtout fantasmatiquement, sa sexualité -, de façon plus ou moins réprimée, avec du plaisir, de la culpabilité, comme correcte ou déviante, perverse, enfin, la singularité des manifestations de la sexualité dans leurs versants homo, hétéro ou bi, – est construite dès les premiers jours de vie et apporte, dans son essence, les marques de l’imaginaire sexuel de la société dans laquelle l’enfant se trouve inséré.

Les critères, construits et historiquement datés, qui déterminent la forme « correcte » de l’exercice de la sexualité, sont des arrangements symboliques qui reposent sur le système de valeurs – les idéaux – de la société. Dans la société occidentale, dominée par la tradition judéo-chrétienne, ce symbolique est marqué par une vision de la sexualité, dont les origines sont à chercher dans une interprétation du récit biblique du péché originel à partir de laquelle la sexualité normale fut établie. Ces normes sociales, transformées en idéaux sont, par ailleurs, à l’origine du discours qui répertorie les pratiques sexuelles, les classe en « normales » et en «anormales» (ou perverses, ou déviantes). À partir de l’idée d’une sexualité normale, c’est-à-dire selon la nature, toute pratique qui dévierait de sa finalité première – la reproduction à travers l’union de deux organes sexuels différents- est considérée comme une dépravation. Nous sommes alors devant une perversion : pédophilie, nécrophilie, masturbation, hétérosexualité séparée de la procréation, homosexualité, sodomie…

Les « critères de normalité » ainsi établis furent dogmatisés puis transformés en Révélations pour être présentés comme des Vérités à suivre sans se questionner (Agacinski, 2005). De tels critères introjectés comme des idéaux (culturels) et associés à l’autorité paternelle, vont participer à la formation du surmoi (Freud, 1923). Avec cet expédient, le symbolique crée, d’un côté la « sexualité normale » avec son pendant la « sexualité déviante », à l’intérieur de laquelle se trouve l’homosexualité et, de l’autre, conçoit les catégories classificatoires qui transforment les positions libidinales en orientation sexuelle.

L’imposition d’une sexualité qui emprisonne les sujets dans une forme unique et universelle de circulation pulsionnelle à partir d’un destin pulsionnel prédéfini comme « normal » ne sera pas sans conséquences (Freud, 1908). J’aimerais illustrer ces points de vue par quelques cas de figures.

Tout au long de mon travail théorico-clinique, j’ai été régulièrement invité à discuter avec des enseignants, et parfois avec des parents d’élèves, sur des questions du quotidien liées à la sexualité, à participer à des cours d’« éducation sexuelle », comment parler de la prévention du des MST, etc. Une fois les questions « objectives » traitées, l’on passait aux questions « subjectives » beaucoup plus délicates à aborder car elles relèvent ou renvoient très souvent à des aspects ou à une dimension refoulés du problème. A plusieurs reprises j’ai entendu des histoires d’élèves qui, après avoir exprimé une attitude homoérotique, commencèrent à être stigmatisés, à être traités de « tapette». A la suite de ce silence appliqué à la sexualité, il arrive que le courant libidinal présent dans cette manifestation affective soit interprété comme une position définitive de la sexualité de l’enfant. Lorsque l’imaginaire social, dans lequel l’école est immergée, amplifie une forme d’investissement libidinal au détriment d’autres, il risque non seulement d’empêcher un sain parcours des pulsions sexuelles, mais peut-être – et en ceci il peut être pervers – de déterminer la future orientation sexuelle de l’enfant. Nous comprenons bien pourquoi les cours d’éducation sexuelle occasionnent si peu d’effet : ils n’atteignent point la dimension inconsciente de la sexualité ; le Réal du sexe. C’est pour cela, préconise Freud (1933), que des éducateurs devraient se soumettre à une cure psychanalytique.

À l’adolescence, les motions homosexuelles peuvent être ressenties comme menaçantes. En pleine période de réorganisation des investissements libidinaux, l’adolescent(e) peut ressentir un appel pulsionnel envers une personne du même sexe. Encore une fois, les normes et les idéaux culturels, qui dictent qu’une seule forme de sexualité – hétérosexuelle – est normale, peuvent transformer cette vicissitude pulsionnelle en source d’angoisse, pouvant entraîner le désespoir, si le sujet se sent stigmatisé par le discours dominant. Le sujet peut en arriver à s’imposer un « choix sexuel », qui ne corresponde pas à sa vérité pulsionnelle. Parfois, l’adolescent(e) cherche un professionnel afin de l’aider face à cette situation. Mais si ce professionnel, immergé dans les valeurs sociales par rapport auxquelles il n’a pris aucune distance critique, prend la manifestation libidinale de la chaîne homosexuelle comme une orientation sexuelle définitive, on peut, sans dramatiser, s’inquiéter des éventuelles et nombreuses conséquences, parfois catastrophiques, qui peuvent en découler.

Les adultes ne sont pas, eux non plus, à l’abri de l’imaginaire culturel normatif. Pour certains, les motions homoérotiques sont ressenties comme une menace à leur sexualité, comme quelque chose qui interroge leur virilité. Certains éprouvent ce courant pulsionnel comme une vraie menace et il n’est pas rare qu’ils s’interrogent sur la « solidité » de leur orientation sexuelle. Par ailleurs, beaucoup plus banal qu’on ne le pense habituellement est le nombre de sujets qui satisfont aux critères et/ou stéréotypes classiques de l’hétérosexualité – mariés, vie sexuelle et affective satisfaisante – et qui ont des relations homosexuelles sans, néanmoins, se considérer comme des homosexuels. Si quelques uns le vivent de manière relativement tranquille, ils sont loin d’en constituer la majorité. Beaucoup de professionnels y voient une homosexualité non assumée. Bien que cette situation puisse effectivement se produire, le travail clinique avec ces sujets montre, une fois de plus, combien les objets de satisfaction pulsionnelle sont interchangeables.

Tout ceci nous amène à penser que tout un chacun est susceptible à tout moment de se faire interpeller par un objet qui sollicite des motions pulsionnelles homosexuelles. Néanmoins, l’hégémonie discursive dominante détermine ce qui est correct en matière de sexualité et inhibe toute expression de la pulsion qui échapperait ou se libérerait de la norme socialement construite. Lorsque l’organisation symbolique crée une « une camisole de force » du type « ou/ou », c’est-à-dire dans le cas qui nous intéresse, ou hétérosexuel ou homosexuel, non seulement elle entrave une fluidité pulsionnelle qui pourrait être bien moins conflictuelle, mais impose en outre un discours dogmatique et stigmatisant qui range les sujets dans des catégories prédéfinies – normaux ou déviants – selon leur orientation sexuelle.


Réflexions finales

Bien que le « monde naturel » soit le même pour tous, chaque société va le percevoir et le décomposer pour, ensuite, lui donner du sens, selon les associations syntagmatiques créées par la société « pour lire le monde ». Le discours interprétatif qui apparaît à partir de là est tributaire du système symbolique de la société concernée, qui est soumis à l’univers imaginaire et à la fantasmatique de cette même société : il n’existe pas un seul et universel paradigme. Nous vivons notre sexualité à l’intérieur de l’imaginaire de la société où nous nous trouvons insérés. Nous méconnaissons que nous sommes guidés par des conventions culturelles, et croyons à l’existence « naturelle » de sujets hétérosexuels, bisexuels et homosexuels. Cette croyance, évidemment idéologique, est vécue comme une chose intuitive, universellement valable, depuis toujours, pour tous les sujets. Accepter que l’autre puisse être différent, accepter d’autres lectures du réel, ébranle notre sécurité, et montre que la vérité est toujours la vérité de chacun, ce que détruit l’illusion de l’existence d’une identité dernière et absolue, et révèle que nos référentiels sont des constructions avec un temps de vie limité (Ceccarelli, 2008).

Le discours social construit les références symboliques du masculin et du féminin et dicte les paramètres qui définissent la « sexualité normale », il contribue en cela non seulement à l’invention de l’homosexualité mais aussi à ce que le sujet homosexuel, marqué par les idéaux sociaux, se sente « déviant », hors norme, puisqu’exclu du discours dominant. Dans les sociétés occidentales les homosexuels ont à vivre dans un espace social qui, dès leur naissance, les informe que cette modalité de vie sexuelle est erronée. Un sujet, pendant une cure psychanalytique, me disait: « d’abord j’ai appris qu’être homosexuel c’était anormal. Ensuite j’ai découvert que j’étais, moi même, homosexuel. C’est-à-dire, que j’étais anormal. Quoi en faire ? »

Dans la mesure où la sexualité humaine s’appuie et se déploie sur des normes socialement construites et non innées (et/ou naturelles), on se doit de prendre en compte l’importance de l’histoire libidinale de tout un chacun à l’origine de sa solution sexuelle. Cette histoire s’est construite par identifications successives, résultat d’investissements libidinaux dans différents registres (symbolique, imaginaire et fantasmatique), et issus de rencontres de ce sujet avec d’autres sujets. Autrement dit : l’être humain possède une sexualité, et cette sexualité, laquelle est tributaire de la singularité de l’histoire de chacun, et aura donc un destin singulier et unique propre à chaque individu. Il n’existe pas de solution qui puisse se réclamer de l’unique et de l’universel en ce qui concerne les manifestations de la sexualité.

Le sujet homosexuel n’existe pas de même qu’il n’existe de sujet hétérosexuel ou bisexuel. Existent en revanche des motions pulsionnelles et des mouvements identificatoires qui se déplacent, plus ou moins librement, et qui se manifestent dans les choix d’objet qui soutiennent les diverses expressions de la sexualité. Néanmoins, ces dernières ne définissent point le sujet.

Les idéaux sociaux, qui orientent les investissements libidinaux lorsqu’ils créent une sexualité « normale », ne sont qu’une forme de contrôle (Foucault, 1976). Pour la psychanalyse – qui montre bien à quel point parler de « normal » en ce qui concerne la pulsion est complètement inappropriée -, l’important est d’essayer de comprendre (quelle est) la dynamique sous-jacente aux différentes orientations sexuelles. Dans cette perspective, l’hétérosexualité, au même titre que l’homosexualité, sont des positions libidinales et identificatoires atteintes par le sujet au cours de son parcours pulsionnel.

1- Freud débat de la question de l’homosexualité tout au long de son œuvre : présente dès le Manuscrit H adressé à Fliess on la retrouve encore dans l’Abrégé de psychanalyse en passant par les Trois essais sur la théorie sexuelle- en particulier les notes ajoutées entre 1920 et 1925 et Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci ; Le cas Schreber ; Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine. Pour ce qui concerne les postfreudiens ainsi que les psychanalystes contemporains, la liste serait trop longue. Nous citerons toutefois certains textes plus récents : Sociologie et Sociétés, Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 29, 1, 1997: Homosexualités: enjeux scientifiques et militants. Revue Française de Psychanalyse, 4, 63, 1999: “Identités”. La Clinique Lacanienne, Ramonville Saint-Agne, Ères, 4, 2000: Les homosexualités. Adolescence, Paris, Greupp, 37, 2001: “Homosexualités 2” Cliniques Méditerranéennes, Ramonville Saint-Agne, Ères, nº 65 de 2002: “Les homosexualités aujourd’hui: un défi pour la psychanalyse?” Revue Française de Psychanalyse, 1, 67, 2003: “Homosexualités”. Et aussi : McDougall, 1996 ; Stoller, 1989 ; Tort, 2000.

2- Pour bien distinguer la perversion d’autres formes d’expressions de sexualité, McDougall (1996) propose le concept de « néo-sexualité « pour nommer les pratiques sexuelles qui, malgré l’extravagance des scénarios mis en scène, doivent être considérées comme un jeu érotique entre deux adultes consentants”. Quant au terme « perversion » elle le réserve aux pratiques dans lesquelles l’autre n’est qu’un objet de jouissance pour le sujet.

3- Une étude publiée en 2001 par le British Journal Of Psychiatry révéla que 64% des 218 membres interviewés de la Confédération Britannique de Psychothérapeutes croyaient que les difficultés centrales de leurs patients homosexuels – masculins ou féminins – étaient dues à leur orientation sexuelle. (Bartelet; King; Phillips, 2001)


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Paulo Roberto Ceccarelli*

Email: pr@ceccarelli.psc.br

*Psychologue; psychanalyste, Docteur en Psychopathologie Fondamentale et Psychanalyse diplômé de l’Université Paris VII; Membre praticien de la Société de Psychanalyse Freudienne; Membre de l’Association Universitaire de Recherche en Psychopathologie Fondamentale; Membre du « Círculo Psicanalítico de Minas Gerais »; Professeur de l’Université Catholique du Minas Gerais, Belo Horizonte, Brésil (PUC-MG). Enseignent invité à l ‘UBO.


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