J’AI TOUJOURS EU L’IMPRESSION QUE MES SELLES SONT PLUS PROPRES QUE CELLES DES AUTRES

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in Scansions, Paris,4: 15, Oct. 1995.


Introduction

Depuis Freud, le concept de « sexualité normale » a été fortement ébranlé. En prenant l’homosexualité comme exemple, Freud précise, dans les Trois essais , qu’il n’existe pas d’objet naturel pour la pulsion sexuelle. A travers l’étude des perversions il montre que la pulsion n’a pas d’objet fixe. La normalité devient alors une « fiction » et il n’y a plus de différence qualitative entre le normal et le pathologique. La pulsion sexuelle étant polymorphe, il n’y a pas de relation entre le sexuel et le biologique.

Dans cette perspective, l’analyse de certaines conduites dites « pathologiques » révèle que ces dernières constituent non seulement une solution à des conflits pour échapper à des souffrances psychiques insupportables , mais également une dernière tentative pour acquérir un sentiment d’identité sexuelle, même dans le cas extrême où un tel sentiment d’identité est en désaccord avec l’anatomie du sujet .

Certaines pratiques sexuelles dites « perverses » peuvent alors révéler qu’elles constituent à la fois, pour un sujet, la seule possibilité d’avoir une activité sexuelle et de se construire un sentiment identité sexuelle. En même temps, le renoncement de telles pratiques risque de déclencher une « vraie » menace de castration, au sens d’un fantasme d’anéantissement total et permanent de toute capacité sexuelle . Il n’est donc pas étonnant, que ces pratiques restent secrètes et que le sujet n’arrive parfois à les analyser que bien des années plus tard. La souffrance qu’elles peuvent éventuellement provoquer chez lui peut l’inciter à faire une demande d’analyse, malgré le risque de compromettre son fragile équilibre. J’essaierai d’étayer mes hypothèses sur quelques données d’un cas clinique.


Vignette clinique

Jean, ressortissant d’un pays de l’Est européen, vint me voir à cause d’une dépression qui parfois, disait-il, envahissait sa vie au point que celle-ci lui paraissait dépourvue de tout intérêt. Il avait aussi des accès d’angoisse profonde qui se traduisaient par une « peur de tous et de tout ». Un ami lui avait dit qu’une thérapie pourrait l’aider à reprendre « goût à la vie ». Jean était loin d’en être certain, et les premiers mois de notre travail furent marqués par un intense transfert négatif qui se manifesta par un défilé de plaintes et de réserves vis-à-vis de l’efficacité de l’analyse et de la fiabilité et des compétences professionnelles de l’analyste. A plusieurs reprises il interrompit ses séances pour les reprendre quelques jours plus tard. Ce ne fut qu’au bout de quelques mois qu’il put parler plus librement de lui-même, de sa vie et de sa sexualité : « baiser n’a jamais constitué un problème pour moi: quand j’en ai envie je baise, quoi. C’est tout. » Sa mère « était une femme obsédée par la propreté, surtout par l’hygiène personnelle ». Très précocement Jean a dû apprendre le contrôle de ses sphincters et chaque échec lui était lourdement reproché, ce qu’il vivait comme une menace de perte de l’amour maternel. Son père, décrit comme un personnage « toujours absent », avait quitté la maison quand Jean, enfant unique, avait environ 8 ans. Il ne l’a revu que vers la fin de son adolescence, et ne lui a jamais pardonné de « l’avoir abandonné et, en plus, de l’avoir laissé seul avec sa mère ».

La vie sexuelle de Jean a commencé très tôt et vers l’âge de 20 ans, son activité sexuelle » était intense avec des partenaires des deux sexes. Néanmoins, au fur et à mesure que le temps passait, il a « opté » pour une orientation exclusivement homosexuelle. « Avec les mecs, dit-il, je réussis à mieux vivre mes fantasmes. »

Pour cela, il lui fallait trouver un partenaire, qu’il cherchait dans les boîtes « Hard », qui se prêtait à jouer un scénario bien précis et en plusieurs actes, dont le moindre détail devait être soigneusement mis au point afin d’atteindre le « plaisir maximal ». Ce scénario sexuel, éminemment sado-masochiste, consistait à dominer son partenaire; cela commençait par une « lutte » corps-à-corps, jusqu’à ce qu’il subjugue totalement son « adversaire » et l’attache au lit. L’étape suivante consistait à torturer la verge du vaincu. Plus grande était-elle, plus intenses étaient les tortures infligées et, par voie de conséquence, plus belle était la victoire. « Mon partenaire en tant que tel, en tant que l’autre, ne compte pas: la seule chose qui compte pour moi c’est sa bite. »

« J’ai une chose à vous dire à propos de mes fantasmes sexuels dont j’ai beaucoup hésité à vous parler », me dit-il au début d’une séance au cours de sa deuxième année d’analyse. « J’ai maintenant confiance en vous pour vous en parler; et je vous crois suffisamment fort pour entendre ce que j’ai à vous dire », ajouta-t-il.

Il ne pouvait vraiment atteindre le « plaisir maximal » (ce qui n’était pas toujours le cas), que lorsque qu’il pouvait donner libre cours à ses fantasmes scatologiques. « Chier sur quelqu’un, évacuer toute ma saleté sur lui, la pire des humiliations qu’on peut infliger à l’autre, voilà mon plus grand plaisir. » A plusieurs reprises il a participé à des « partouzes scatos »* bien que, selon lui, cela ne l’intéresse guère : il risque d’être obligé de montrer en public « les choses que je produis ». Cependant, « J’ai toujours eu l’impression que mes selles sont plus propres que celles des autres ».

Tout son plaisir risquait néanmoins de s’effondrer si la demande venait de l’autre, c’est-à-dire, si son partenaire lui demandait de déféquer sur lui. « A ce moment-là je suis pris d’angoisse parce que j’ai le fantasme d’être obligé de le faire pour lui, pas pour moi, et pas pour mon plaisir ».

Un fantasme « d’impuissance fécale » surgissait quand il avait mal au ventre car dans ce cas, « ma merde risque être liquide. Et là, on ne la contrôle plus. L’autre, solide, on peut la contrôler et la nettoyer. Elle est propre. Mais la merde liquide elle se répand partout. Impossible de la nettoyer. »

Un jour, il arriva très excité, et angoissé en même temps, parce qu’il était amoureux de quelqu’un pour la toute première fois. Cette relation, qui a duré quelques mois, s’est produite juste avant les vacances d’été.


Discussion


L’analyse a permis à Jean d’élaborer les fantasmes qui étayaient ses pratiques, et de le libérer de leur emprise. Par exemple, il a compris que torturer la verge de son partenaire était une façon de se venger, et en même temps de se défendre, de son père et des hommes en général. Le pénis, objet partiel, avait été, par condensation et déplacement, élevé au rang d’objet total, à la fois idéalisé et menaçant: en le dominant il pouvait, enfin, le posséder.

Il put associer son angoisse vis-à-vis de la demande scatologique de son partenaire aux moments où, alors qu’il était enfant, sa mère l’accompagnait aux toilettes qui se trouvaient à l’extérieur de la maison, pour faire « mon caca matinal ». Sa mère l’attendait dehors où il faisait parfois très froid, ce dont elle se plaignait. Il se sentait alors obligé de faire un énorme effort pour évacuer rapidement « toute ma saleté pour plaire à ma mère », qui allait utiliser la toilette à son tour. « C’est dingue ça. Ce n’était pas moi qui avais envie de chier. C’était ma mère! »

La merde, comme tout ce qu’il produisait – y compris sa capacité d’aimer et d’être aimé – n’étaient que de la saleté. Par association, l’intérieur de son corps était sale, lui aussi. Son analyse révéla que l’origine de toute sa « saleté » était le corps de sa mère ou, plutôt, son intérieur. Mais Jean, ayant lui-même séjourné à l’intérieur du corps de sa mère ne serait-il pas sale lui aussi? En effet, c’était chez lui un fantasme fondamental. A partir de là, il comprit que les « scato parties » auxquelles il participait avaient pour objectif, parmi d’autres, celui d’essayer de savoir si ce qu’il produisait était plus sale que les produits des autres. Quant à la merde liquide, si redoutée, Jean l’associa, à travers des rêves et des rêveries, au lait maternel qui, selon lui, ne l’a jamais vraiment nourri, justement parce que « ce lait, provenant de l’intérieur du corps de ma mère était forcément sale, lui aussi ».

Par ailleurs, le fait que Jean trouvait ses selles plus propres que celles des autres indique, à mon avis, que même si la relation avec sa mère n’a pas été « suffisamment bonne » (good enough) , elle a néanmoins permis à Jean d’obtenir le minimum affectif nécessaire, et de lui éviter des perturbations plus catastrophiques. L’érotisation des selles et son envers, la propreté, a crée entre Jean et sa mère un champ privilégié d’échanges sans que, pour autant, les selles aient été transformées en objet fétiche .

Au fur et à mesure que Jean élaborait ses pratiques sexuelles, celles-ci devinrent moins compulsives et il put trouver d’autres formes de plaisir dans ses relations sexuelles. Lorsqu’il tomba amoureux, l’angoisse qu’il ressentit fut liée au fait qu’il avait du mal à se reconnaître dans sa « nouvelle vie » sexuelle: en changeant ses pratiques il risquait de « perdre complètement ma sexualité », dit-il. En même temps, sa liaison qui commença au moment où je l’ai « abandonné » pour partir en vacances, fut pour lui l’occasion de mieux élaborer sa haine vis-à-vis de son père qui l’avait, lui aussi, abandonné.

Finalement, l’affect qui se manifestait sous forme d’angoisse liée à la peur du changement, de ne plus se reconnaître, bref de perdre ses repères identificatoires, se transforma lentement pour être investi dans des liaisons affectives plus stables, moins menaçantes avec, en même temps, un accroissement des investissements non érotisés.


Conclusion

Si certaines manifestations de la sexualité peuvent nous surprendre par leur caractère insolite, voire « nouveau », l’analyse de telles pratiques nous révèle qu’en effet ces inventions sont des « réaménagements » de vieux conflits que le nouveau-né a dû affronter face à l’inconscient maternel et lors de ses premiers échanges avec le monde.

Lorsque la libido est restée fixée à ces points conflictuels, la sexualité infantile se perpétue, de sorte que la sexualité « adulte » devient une répétition appauvrie de la sexualité infantile, et l’angoisse qui en découle réduit considérablement la richesse des.


Paulo Roberto Ceccarelli*

Email: pr@ceccarelli.psc.br

*Psychologue; psychanalyste, Docteur en Psychopathologie Fondamentale et Psychanalyse diplômé de l’Université Paris VII; Membre praticien de la Société de Psychanalyse Freudienne; Membre de l’Association Universitaire de Recherche en Psychopathologie Fondamentale; Membre du « Círculo Psicanalítico de Minas Gerais »; Professeur de l’Université Catholique du Minas Gerais, Belo Horizonte, Brésil (PUC-MG). Enseignent invité à l ‘UBO.


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