BISEXUALITÉ

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in De Mijolla, A, (Coord.), Dictionnaire International de la Psychanalyse, Paris, Calmann-Lévy, Vol. 1, 21O-212, 2OO2

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La notion de bisexualité, notion selon laquelle tout être humain posséderait des dispositions sexuelles à la fois masculines et féminines, fut introduite en psychanalyse par Freud.

Tout d’abord, il convient de rappeler que l’idée d’une bisexualité habite l’esprit humain depuis toujours, constituant un phénomène des plus répandus dans de nombreuses religions. La thèse de l’existence d’un couple divin primitif – les mythes et rituels de l’androgynie humaine en témoignent – s’étaye sur une divinité suprême considérée comme androgyne dont le couple serait le résultat de la séparation survenue au sein même de cette divinité.(1)

Dans la littérature philosophique et psychiatrique, cette notion était déjà présente dès la fin des années 1880 (2), mais c’est à l’influence de Fliess auprès de Freud que l’on doit son importance dans l’histoire du mouvement psychanalytique. En 1901, convaincu de l’importance de la bisexualité psychique, il confia à Fliess son projet qui, malheureusement n’a pas vu le jour: « Pour autant que j’en puisse préjuger mon prochain travail s’appellera De la Bisexualité humaine. »(3)

C’est par rapport aux données de l’anatomie et de l’embryologie que Freud fonde la théorie de la bisexualité: « Un certain degré d’hermaphrodisme anatomique appartient en effet à la norme; chez tout individu mâle ou femelle normalement constitué, on trouve des vestiges de l’appareil de l’autre sexe ».(2) La conception qui en découle est celle d’une « disposition bisexuelle originelle qui se modifie au cours de l’évolution jusqu’à devenir monosexualité, en conservant quelques menus restes du sexe atrophié ».(2) Mais Freud ne transfère pas cette conception au domaine psychique: « On en peut imaginer des rapports aussi étroits entre l’androgynie psychique présumée et l’androgynie anatomique démontrable ». (2)

Quant aux faits biologiques, Freud ne leur accorde pas la même portée que celle qu’en donne Fliess lorsque ce dernier conçoit le mécanisme psychique du refoulement fondé sur des bases biologiques. Pour Freud, ce n’est pas le sexe anatomique manifeste qui refoule le sexe opposé: « Je ne fais que réitérer mon désaccord d’autrefois en refusant de sexualiser de cette manière le refoulement et donc de lui donner un fondement biologique et non pas seulement psychologique ».(4)

Tout au long de son œuvre Freud a souligné l’importance de la bisexualité dans les phénomènes psychiques – « Si l’on ne tient pas compte de la bisexualité on ne parviendra guère à comprendre les manifestations sexuelles qui peuvent effectivement être observées chez l’homme et chez la femme, » (2) – et des conflits qui en découlent: « Pour expliquer le choix entre perversion et névrose, je me base sur la bisexualité de tous les humains. » (3) C’est à travers l’analyse des psychonévroses, que Freud va trouver une confirmation de « la constitution supposée bisexuelle de l’être humain ».(5) Et en 1925 il écrit: « Tous les individus humains, par suite de leur constitution bisexuelle et leur hérédité croisée, possèdent à la fois des traits masculins et des traits féminins ».(6)

Néanmoins, l’on remarquera que ses conceptions sur cette question comportent des hésitations. En 1923 Freud attribue la difficulté de débroussailler les choix d’objet de la première période sexuelle à « la disposition triangulaire de la relation œdipienne » et à la « bisexualité constitutionnelle de l’individu », (7) suggérant ainsi l’indépendance de la bisexualité vis-à-vis des processus identificatoires. Ensuite il précise que l’identification au père ou à la mère issue de la situation œdipienne est étroitement liée à la bisexualité, abordant cette fois-ci la question de la bisexualité comme le résultat d’identifications à la fois masculines et féminines. Cependant, Freud insiste sur le poids des dispositions bisexuelles innées, lorsqu’il donne à l’ambivalence de l’enfant face aux parents une autre genèse que celle de l’identification : « Il se pourrait aussi que l’ambivalence constatée dans les rapports avec les parents doive être entièrement rattachée à la bisexualité. » (7) D’un côté, donc, la notion de bisexualité permet d’expliquer les identifications œdipiennes au parent du sexe opposé par la présence, chez les garçons et les filles, d’éléments de l’autre sexe, dégageant ainsi le complexe d’Œdipe de toute forme de déterminisme. Mais, de l’autre côté, si la bisexualité n’a pas d’origine bio-anatomique, la question de son origine demeure obscure: est-ce un « reflet » de l’anatomie? Le résultat d’identifications aux parents des deux sexes? La réponse serait que la bisexualité devient pour Freud, notamment à l’époque du Moi et le Ça, partie intrinsèque de la division de la sexualité.

Quoi qu’il en soit, cette notion est toujours évoquée et sans cesse utilisée dans le quotidien psychanalytique. Le rôle joué par la bisexualité dans les différentes étapes du développement psychosexuel contribuera à la détermination des diverses formes d’attachement du sujet aux objets.

On se doit encore de souligner que même si Freud n’a jamais abandonné la notion de bisexualité psychique, il considère comme une grave lacune l’impossibilité de la rattacher à la théorie des instincts, c’est-à-dire, de lui donner une élaboration métapsychologique. Ce qui implique que « la théorie de la bisexualité demeure très obscure ». (8)
Enfin, un problème supplémentaire s’y ajoute: une compréhension plus approfondie de la notion de bisexualité ne peut pas faire l’économie d’une appréhension du couple masculin-féminin. Or, Freud avertit que l’on ne peut donner aucun contenu nouveau aux notions de masculin et de féminin; et que les rattacher à des qualités psychiques, c’est se conformer à l’anatomie et aux conventions: « Cette distinction n’est pas psychologique ». (9) Cela signifie que tant que l’on ne trouve pas une définition psychanalytique satisfaisante du couple masculin et féminin, la notion de bisexualité risquera plutôt de « peser sur nos recherches et rend difficile toute description ».(10)

Bibliographie :

1 – Eliade, M., (1964), « Traité d’histoire des religions », Paris, Payot.
2 – Freud S., (1905), « Trois essais sur la théorie de la sexualité », trad. fr. Philippe Koeppel, coll. « Folio/Essais », Paris, GALLIMARD, 1987, 215p.
3 – Freud S., (1887-1902), « Lettres-Esquisses-Notes » in La naissance de la psychanalyse, trad. fr. Anne Berman, coll. « Bibliothèque de Psychanalyse », dir. par J. Laplanche, Paris, P.U.F., 1986, p. 47-306.
4 – Freud S., (1937), « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », in Résultats, idées, problèmes II, trad. fr. J. Laplanche, coll. « Bibliothèque de Psychanalyse », dir. par J. Laplanche, Paris, P.U.F., 1987, p. 231-268.
5 – FREUD, S., (1908), « Les fantasmes hystériques et la bisexualité », in Névrose, Psychose et Perversion, trad. fr. J. Laplanche, coll. « Bibliothèque de Psychanalyse », dir. par J. Laplanche, Paris, P.U.F., 1974, p. 149-155.
6 – FREUD, S., (1925), « Quelques conséquence psychologiques de la différence anatomique entre les sexes », in La vie sexuelle, trad. fr. Denise Berger, coll. « Bibliothèque de Psychanalyse », dir. par J. Laplanche, Paris, P.U.F., 1985, p. 123-132.
7 – FREUD, S., (1923), « Le Moi et le Ça », in Essais de Psychanalyse, trad. fr. dir. par André Bourguignon, Paris, Petit Bibliothèque Payot, 1991, p.219-262.
8 – Freud S., (1929), « Malaise dans la civilisation », trad. fr. Ch. et J. Odier, coll. « Bibliothèque de Psychanalyse », dir. par J. Laplanche, Paris, P.U.F., 1971, 107p.
9 – Freud S., (1933), « La féminité » in Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, trad. fr. Rose-Marie Zeitlin, coll. « Folio/Essais », Paris, GALLIMARD, 1984, p. 150-181.
10 – Freud S., (1938), « Abrégé de psychanalyse », trad. fr. Anne Berman, coll. « Bibliothèque de Psychanalyse », dir. par J. Laplanche, Paris, P.U.F., 1985, 84p.

Paulo Roberto Ceccarelli*

Email: pr@ceccarelli.psc.br

*Psychologue; psychanalyste, Docteur en Psychopathologie Fondamentale et Psychanalyse diplômé de l’Université Paris VII; Membre praticien de la Société de Psychanalyse Freudienne; Membre de l’Association Universitaire de Recherche en Psychopathologie Fondamentale; Membre du « Círculo Psicanalítico de Minas Gerais »; Professeur de l’Université Catholique du Minas Gerais, Belo Horizonte, Brésil (PUC-MG). Enseignent invité à l ‘UBO.


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