JOYCE MCDOUGALL – UNE PRÉSENTATION

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in Bulletin du Centre de Recherches en Psychologie, U. B. O., Brest, 4, mars, 2003.

Bonjour tout le monde, merci d’être venu. Je voudrais d’abord remercier pour mon invitation ; c’est un grand bonheur d’être ici en Bretagne. Je suis venu du Brésil, invité par Michèle Bompard-Porte pour passer quelques semaines ici avec vous. Donc, je remercie d’abord l’Université de Bretagne Occidentale, ensuite le Centre de Recherches en Psychologie, surtout le professeur Michèle Bompard-Porte, qui m’a invité à participer, à travailler là avec vous pour quelques semaines, et aussi, évidement Joyce McDougall, collègue que je connais depuis des années et qui était d’accord pour venir ici partager avec nous un après-midi.

J’ai cette tâche très difficile de présenter Joyce McDougall et je commencerai bien volontiers par la toute première phrase d’un de ses ouvrages, Plaidoyer pour une certaine anormalité, puisqu’au début, Joyce commence comme ceci : « Pour un psychanalyste, publier un livre dit de psychanalyse c’est toujours aussi, pour une part, publier, rendre visible un fragment de soi ». Voilà comment Joyce commence, soulignant la grande proximité entre son travail et sa personne.

Or, la présentation d’un auteur est toujours une tâche difficile, voire ingrate, celle d’aujourd’hui se complique encore quand il s’agit de quelqu’un comme Joyce McDougall. La meilleure façon de la présenter est d’inviter les auditeurs à parcourir ses ouvrages, cinq livres dont j’imagine que vous les connaissez : Plaidoyer pour une certaine anormalité, Théâtre du je, Théâtre du corps, Dialogue avec Sami et le dernier Eros aux mille et un visages. Ses livres ont été traduits en une douzaine de langues, parmi lesquelles le Japonais et l’Hébreu, et elle est aussi l’auteur d’innombrables articles. Joyce McDougall est constamment invitée à donner des conférences dans le monde entier. Y compris aux Indes où elle a été invitée par le Dalaï Lama ; il avait trouvé ses écrits tout à fait remarquables, et lui a demandé de parler de l’importance de la pensée de Freud en Occident. La voilà à Brest aujourd’hui parmi nous.

Joyce McDougall, née à Dunedin en Nouvelle-Zélande, est issue d’une famille – les Carringtons – sans doute originaire de la Normandie. Joyce a fait ses études à la Faculté d’Arts et de Sciences d’Otago en Nouvelle-Zélande, avec le ferme projet d’étudier l’œuvre de Freud. C’est aussi dans cette Université qu’elle a rencontré son futur mari, Jimmy McDougall.

En 1950, le jeune couple et ses deux enfants quittent la Nouvelle-Zélande pour l’Angleterre. Dès son arrivée à Londres, Joyce McDougall prend contact avec les analystes dont elle a lu les ouvrages : Anna Freud et Donald Winnicott. La rencontre avec Winnicott, qui l’invita à participer à ses séminaires, fut mémorable pour elle, tant à cause de la personnalité du maître, que pour son originalité et sa créativité. Après sa rencontre avec Anna Freud, elle aussi tout à fait mémorable, cette dernière acceptait Joyce en formation à la clinique de Hampstead. Joyce, émue de cette perspective, rentre chez elle tout en oubliant ses gants chez mademoiselle Freud. En 1953, alors qu’elle est en plein dans l’enthousiasme de sa formation psychanalytique, Jimmy McDougall est muté à l’UNESCO à Paris, ce qui oblige Joyce à quitter Londres et à laisser tomber sa formation et son travail de psychologue à l’hôpital Mausdley. Elle arrive alors à Paris avec une lettre d’introduction d’Anna auprès de la princesse Bonaparte.

A Paris, Joyce McDougall reprend sa formation à la SPP., Société Psychanalytique de Paris, tout en poursuivant son analyse personnelle. En même temps, elle suit les séminaires de Maurice Bouvet et participe à un groupe de discussion sur la psychothérapie des adolescents, sous la direction de René Diatkine. C’est aussi à cette époque qu’elle commence à parler des œuvres de chercheurs anglo-saxons. A l’occasion de la rupture entre Nacht et Lacan, Joyce décide d’aller les voir séparément. De ces deux rencontres, elle sort plutôt déçue face au constat que leurs arguments relevaient plutôt de questions narcissiques que de vraies questions psychanalytiques. Malgré tout, Joyce a continué à suivre régulièrement les séminaires de Lacan, ce qui va lui permettre de confronter les théories de ce dernier avec celles de Winnicott. A part ces deux maîtres, la formation de Joyce McDougall a été influencée, parmi d’autres, par la pensée de Mélanie Klein, Margaret Mahler, Bion et, en particulier, par celle de Piera Aulagnier son amie de plus de trente ans.

Comme Joyce est anglophone, Serge Lebovici lui adresse un enfant psychotique d’origine américaine. L’histoire de cette rencontre fut publiée en France, en 1960, sous le titre, Un cas de psychose infantile. Dans ce premier livre, on peut déjà saisir les bases théoriques de ses futurs ouvrages : la présence d’un noyau psychotique dans chaque cure analytique ; et le constat que tous les symptômes névrotiques, psychotiques, pervers ou psychosomatiques ne sont que des tentatives infantiles d’auto-guérison.

Joyce McDougall a étudié à la fois la pensée psychanalytique anglo-saxonne, française et américaine. Elle a vite compris les conflits narcissiques et idéologiques de ces sociétés et a su en tirer profit pour créer une pensée originale, dénuée de toute forme de sectarisme. Contre tout genre de dogmatisme, les contributions de Joyce McDougall à la psychanalyse sont mondialement connues et reconnues pour leur originalité et pour l’acuité et la finesse de sa perception théorique clinique. Son questionnement sur sa propre vérité fait de l’œuvre de Joyce McDougall un travail de référence, où le lecteur est constamment renvoyé à ses propres questions, dans un mouvement continu de confrontation avec ses aspects névrotiques, psychotiques, pervers et normopathiques.

L’originalité de ce qu’on peut sûrement appeler « la méthode McDougall » consiste dans la pratique d’une théorisation flottante, cette dernière n’étant pas séparable des résultats des mouvements transférentiels et contre-transférentiels. Selon Joyce McDougall, il faut se méfier d’établir de grandes différences entre la théorie et la clinique psychanalytiques. Joyce soutient que les cas cliniques en tant que tel ne sert qu’à illustrer les conceptions théoriques. De surcroît, ajoute-t-elle, il faut être vigilant de ne pas transformer les théories en dogmes, au risque de compromettre notre écoute analytique. La métaphore du théâtre, en tant que lieu de conflit psychique, est centrale dans l’œuvre de Joyce McDougall : théâtre du corps, théâtre du je. C’est précisément dans cet espace, celui du théâtre, que Joyce a élaboré ses concepts les plus originaux et qui, sans aucun doute, ont contribué non seulement à préciser certaines positions psychanalytiques mais surtout à avancer dans le domaine de la recherche en tant que tel. Parmi ces concepts, nous relevons les termes actes-symptômes, néo-sexualité, addiction, addictions sexuelles, normopathie et désaffectation.

En ce qui concerne la clinique, la lecture des phénomènes dits psychosomatiques comme une forme de proto-langage, un langage archaïque, sorte d’hystérie primitive a totalement bouleversé notre compréhension de tels phénomènes. De même, ses contributions dans le domaine de la sexualité ont jeté une toute nouvelle lumière dans la dynamique des mécanismes psychiques présents dans les mouvements pulsionnels qui forment les soubassements des manifestations de la sexualité humaine: « la sexualité étant dans son essence éminemment traumatique, nous sommes tous des survivants psychiques ». En s’appuyant sur la force créatrice d’Eros, Eros aux mille et un visage, Joyce McDougall soutient que le travail analytique offre la possibilité de créer des scénarios plus adaptés à une vie harmonieuse ce qui éviterait la répétition des scénarios infantiles dominés par des angoisses toujours actuelles.

La place centrale occupée par Joyce McDougall dans la psychanalyse contemporaine est tout à fait indéniable. Fidèle à sa position d’analyste, elle est toujours en train de poser des questions à la clinique et à la théorie ce qui lui permet de trouver des mots pour traduire les sentiments et les passions de toute sorte qui animent la psyché humaine. Alors, pour ceux qui veulent en savoir plus sur Joyce McDougall, il y a deux ouvrages à lire. Le premier s’appelle Joyce McDougall, il est publié dans la collection Psychanalyse d’aujourd’hui, aux PUF, 2002. L’autre rend d’une journée de travail autour de son œuvre et qui s’appelle Joyce aux mille et un visage, édition Delachaux, 2001. Voilà Joyce, je te passe la parole.

Merci.


Paulo Roberto Ceccarelli*

Email: pr@ceccarelli.psc.br

*Psychologue; psychanalyste, Docteur en Psychopathologie Fondamentale et Psychanalyse diplômé de l’Université Paris VII; Membre praticien de la Société de Psychanalyse Freudienne; Membre de l’Association Universitaire de Recherche en Psychopathologie Fondamentale; Membre du « Círculo Psicanalítico de Minas Gerais »; Professeur de l’Université Catholique du Minas Gerais, Belo Horizonte, Brésil (PUC-MG). Enseignent invité à l ‘UBO.


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