DÉSINTRICATIONS DE LA PULSION ET PROCESSUS CIVILISATEUR

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in Les Lettres de la Société de Psychanalyse Freudienne. Paris, v.18, p.97-107, 2007.

D’une façon très générale, notre civilisation est construite sur la répression des pulsions. Chaque individu a cédé un morceau de sa propriété, de son pouvoir souverain, ses tendances agressives et vindicatives de sa personnalité ; c’est de ces apports que provient la propriété culturelle commune en biens matériels et en biens idéels.Freud, 1908

L’on ne compte plus, aujourd’hui, les discussions, publications en tout genre, émissions de télévision et autres qui prennent la violence pour sujet central et ce, quelle que soit la cible de cette dernière : autrui ou la planète. En avril 2005, un rapport inquiétant a fait le tour du monde (1) : il n’était pas, comme c’est le plus souvent le cas, rédigé par des écologistes, mais par 1500 scientifiques, représentant 95 pays. La conclusion de ce rapport est apocalyptique: la dégradation de la nature produite par l’activité humaine est déjà irréversible; et si l’on ne fait rien dans l’immédiat les conséquences dans les 50 prochaines années seront inévitables. « L’activité humaine, conclut le rapport, a tellement sollicité de la nature qu’il n’y a plus de garantie que les écosystèmes soutiendront les générations à venir ». Plus récemment, le rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), publié vendredi 2 février à Paris (Le Monde, 02.02.07), expose que « l’essentiel de l’augmentation observée des températures moyennes depuis le milieu du XXe siècle est très probablement dû à l’augmentation des concentrations de gaz à effet de serre engendrées par l’homme ». À cela s’ajoutent d’autres données tout aussi préoccupantes : les USA refusent de signer le traité de Kyoto au prétexte qu’il serait contraire à leurs intérêts et à la bonne marche de leur économie ; la violence sociale, localement et dans le monde, ne cesse de croître et de se généraliser, quelles qu’en soient ses formes et ses niveaux d’implication  : guerres, corruption, actes de terrorisme, vandalisme dans les écoles et lieux publics perpétrés par des jeunes issus de toutes les classes sociales, autant de faits-divers qui, à être devenus quotidiens, nous touchent de moins en moins.

Nous vivons, en effet, une situation paradoxale : on ne cesse de parler de la violence, de la destruction, du préjugé et de l’exclusion ; des congrès et des colloques sont régulièrement organisés pour en discuter; les gouvernements, toutes tendances confondues, débattent de décisions à prendre et d’actions à mettre en œuvre pour changer la situation; des ONGs, envisageant de travailler prioritairement avec et pour la jeunesse, sont créées pour que celle-ci puisse espérer un avenir plus prometteur.  Et dans le même temps, il nous suffit de porter un regard autour de nous pour constater que la violence ne cesse d’augmenter que ce soit dans notre quotidien, dans notre environnement immédiat ou à l’échelon planétaire. Bref, la violence fait l’objet de débats nombreux et variés et parallèlement prend des proportions mortifères et anéantissantes.

Que se passe-t-il ? Pourquoi ne sommes-nous pas capables d’arrêter notre autodestruction ? En quoi, comment participons nous à ce processus anthropophagique ? Pourquoi, malgré les évidences, l’être humain est-il incapable de faire barrière à la violence ? Des tentatives d’explications ont été avancées: la question narcissique, ce que l’on a désigné comme la « culture du narcissisme(2) » ; le manque de références identificatoires pour que le sujet se constitue ; la défaite du grand Autre, ou sa pulvérisation en divers « Autres » dont la conséquence serait l’absence d’un organisateur social ; le capitalisme sauvage, le néolibéralisme et ainsi de suite. D’autres lignées interprétatives attribuent les changements sociaux contemporains aux changements dans les organisations familiales. C’est le cas de Benoît XVI qui, du temps de son cardinalat, présidait et dirigeait la congrégation de la doctrine et de la foi. Dans un document, publié le 30 juin 2004 intitulé Lettres aux Évêques de l’Église Catholique à propos de la participation de l’homme et de la femme dans l’Église et dans le monde, il avançait qu’une des causes de la décadence de la Société est à chercher dans les changements de la position sociale de la femme depuis quelques décennies. Ces changements, selon Ratzinger, auraient éloigné les femmes de la famille, de la maternité et de l’Église provoquant, ainsi, une « désorganisation sociale ».

L’histoire nous apprend que la violence est de tous les temps : à l’aube de l’humanité, les premiers récits rapportés, fussent-ils mythiques, nous restituent, toujours une part de la violence (refoulée) inhérente au processus civilisateur: le morceau du pouvoir souverain, des tendances agressives et vindicatives dont on parle Freud. Dans le Livre de la Genèse, la première famille connue fut brisée par la rivalité entre frères ; rivalité qui, d’après Freud, fut le premier problème affronté par la toute jeune espèce humaine après « le crime major et originaire de l’humanité » (3) : le meurtre du père.

La violence des guerres a toujours existé ; les civilisations ont toujours œuvré à la domination et ont fait usage de la violence pour parvenir à leurs fins ; la découverte, ou plutôt, la conquête des Amériques se fit par une violence destructrice qui anéantit de grandes Civilisations parmi lesquelles les Aztèques ou les Incas figurent parmi les plus connues ; le fanatisme religieux et son cortège d’intolérances menèrent des milliers d’hommes et de femmes au bûcher, et la chasse aux sorcières continue, de nous jours, à faire ses ravages ; de même l’ascension et la chute des régimes totalitaires s’accompagne de violences extrêmes. La violence apparaît donc comme une constante quasi universelle de la culture. Elle est de tous les temps et de tous les lieux, même si le développement de la technologie permet une diffusion en temps réel de l’information via les réseaux informatiques (Internet); l’augmentation démographique de la planète et des inégalités sociales, (fracture Nord-Sud mais aussi inégalités à l’intérieur même de chaque pays) sont, à l’évidence, des facteurs qui ont contribué à mondialiser et à banaliser la violence, ce qui nous donne l’impression qu’elle n’a jamais été si grande.

La « culture du narcissisme » , caractérisée par la profusion d’objets a, essentiellement offerte par les médias (4), opère dans le psychisme une régression du registre du désir à celui du besoin. Il ne s’agit pas pour autant, du moins est-ce ma conviction, d’un phénomène nouveau. La satisfaction pulsionnelle par le biais d’un retour au narcissisme primaire est un des premiers recours utilisé par le psychisme pour faire face aux limites imposées par le processus civilisateur. Il suffit de penser aux extravagances des classes dominantes tout au long de l’histoire – la royauté, l’aristocratie, les « dictatures » de droite ou de gauche… – pour se rendre compte que du point de vue de l’économie psychique rien n’a changé dans la quête d’objets destinés à maintenir l’illusion du retour au «paradis perdu» du narcissisme primaire. C’est bien à ce retour qu’on pense quand on voit que les firmes pétrolières, en particulier Exxon Mobil appuyées l’administration Bush, ont censuré, au cours des cinq dernières années, des publications à caractère scientifique contenant des termes comme « changement climatique » ou « réchauffement global » (Le Monde, 0.2.02.07). Selon The Guardiandu 2 février 2007, « cette société a d’ailleurs, par le biais d’un « think tank » qu’elle finance, proposé une enveloppe de 10 000 dollars à plusieurs scientifiques afin qu’ils réfutent les dernières conclusions du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC). » Le désaveu (Verleugnung) des limites imposées aux satisfactions pulsionnelles par le principe de réalité, bref par la castration, maintient, certes au prix de la destruction de la vie, le principe du plaisir, donc, l’omnipotence narcissique : là c’est tout le processus civilisateur qui risque de s’effondrer. Si, d’un côté, certains pays développés s’organisent pour défendre ses intérêts à l’extérieur quand ces derniers font l’objet d’attaque des groupes dits « terroristes » (parfois  l’appellation « terroristes » désigne tout simplement  ceux qui ne soutiennent point la politique de ces pays), de l’autre côté, ces mêmes pays sont capables d’accomplir  des actes bien plus terroristes puisqu’ils affectent, le rapport du GIEC à l’appui, les intérêts de tous les pays du monde: la survie de la planète.

Dans l’actualité, ce qui, peut-être, pourrait être appelé nouveau, mais que du point de vue de l’économie libidinale, ne l’est point, c’est ce qui est créé et mis en jeu par l’économie capitaliste et son idéologie : l’illusion que les objets offerts sont accessibles à tous. À partir de quoi tout objet potentiellement objet de désir se trouve transformé, via régression, en objet de besoin ce qui le prive de la possibilité de remplir le rôle promis : la « réalisation » du désir. En tant qu’objet et de besoin et idéalisé, c’est-à-dire, à la fois convoité et persécuteur, toute possibilité de sublimation se trouve entravée. L’on est, alors, en plein dans l’imaginaire sans aucune possibilité de symbolisation, donc, pas de circulation pulsionnelle, pas de (nouvelles) intrications pulsionnelles: Eros perd sa force.

Bref: l’actualité ne fait que produit, par la répétition du même sous de formes variées, des effets trompe-l’œil qui masquent, par l’imaginaire culturel dans lequel le sujet se trouve submergé dans un moment socio-historique donné, le malaise (Unbehagen) inhérent à la culture.

Tout au long de son œuvre – surtout dans les textes de 1900, 1908, 1924, 1927, 1928, 1929 et 1933 – Freud va étudier l’homme à travers le développement de la civilisation. La première formulation explicite de la question se trouve, à l’évidence, dans L’interprétation des rêves(5):

Le rêve est en somme comme une régression au plus ancien passé du rêveur, comme une reviviscence de son enfance, des motions pulsionnelles qui ont dominé celle-ci, des modes d’expression dont elle a disposé. Derrière cette enfance individuelle, nos entrevoyons l’enfance phylogénétique, le développement du genre humain, dont le développement de l’individu n’est en fait qu’une répétition abrégée, influencée para les fortuites de la vie.

C’est dans ce sens que, pour Freud, l’analyse des rêves va forcément nous conduire à “la connaissance de l’héritage de l’homme, de ce qui lui est psychiquement inné.”

Trente-cinq ans plus tard, l’on retrouve la même question dans le post-scriptum ajouté à son Autoprésentation en 1935 (6):

Je m’apercevais de plus en plus clairement que les événements de l’historie de l’humanité, les interactions entre la nature humaine, l’évolution culturelle et les retombées de ces expériences originaires dont la religion se pose comme le représentant privilégié, ne sont que le reflet des conflits dynamiques entre moi, ça et surmoi, que la psychanalyse étudie chez l’individu, qu’ils ne sont que les mêmes processus, repris sur une scène plus vaste.

Dans ces textes, Freud propose que la genèse du « Je » (l’ontogenèse) répète les processus inhérents au développement de la civilisation (la phylogenèse): de même que le « Je » doit dominer les excitations internes et externes de sa propre organisation, la civilisation doit dominer les tensions internes – surtout narcissiques – entre ses membres ainsi que les forces de la nature.

Dans un texte extrêmement spéculatif dont les conséquences n’ont pas été encore mesurées – Vue d’ensemble des névroses de transfert – Freud conçoit le psychisme (seelischer Apparat) comme dès le départ  pathologique ; une organisation qui s’est développée à fin de protéger les êtres humains des attaques, internes et externes, qui mettent en risque sa survie. Une défense contre l’excès, la démesure, auxquels l’être humain fut exposé lors d’un changement provoqué par une catastrophe écologique de proportions inimaginable: la perte de l’Éden ? En d’autres termes: l’être humain ne parvenait plus à répondre aux transformations de l’environnement (l’excès externe) et aux exigences pulsionnelles (l’excès interne) qui l’habitaient. Pour faire face à l’excès (du pathos, des passions, l’excès pulsionnel) sans tomber malade, des réorganisations psychiques furent nécessaires. C’est ce long chemin de l’histoire de l’Humanité (la phylogenèse) qui sera repris par chaque être humain (l’ontogenèse). Ce texte suggère, aussi, que l’appareil psychique constitue une partie vitale du système immunologique de l’individu : un sujet peut être moins équipé pour faire face aux attaques internes et/ou externes tout au long de sa vie, de la même manière qu’un autre sujet est plus susceptible d’acquérir des maladies organiques dues aux déficiences immunologiques. La pire des choses fut, semble-il, le refoulement qui nous impose le renoncement pulsionnel, et nous oblige à abandonner nos premiers objets sexuels, ce qui constitue “la mutilation la plus sanglante peut-être imposée au cours du temps à la vie amoureuse de l’être humain” (7). C’est bien ce processus qui organise et différencie l’humain.

La civilisation qui, à la fois, constitue et protège le sujet, exige de ce dernier le refoulement pulsionnel sans lequel la vie en société n’est  guère possible. À travers la sublimation, l’énergie des pulsions auxquelles il aura renoncé sera transformée et réutilisée pour maintenir le processus civilisateur. Néanmoins, le renoncement pulsionnel n’est possible que si le processus civilisateur offre, à son tour, au sujet des satisfactions substitutives. Ce qui veut dire que la culture participe à l’accueil et à l’intégration du sujet dans la société. Si cela ne se fait pas, le sujet n’y trouve pas sa place et l’on assiste en retour à la frustration suscitée par le renoncement narcissique. Dans le même temps, les satisfactions offertes par la culture sont, de facto, incomplètes et ne compenseront jamais les premiers renoncements pulsionnels, ce qui laisse dans l’âme de tout être humain une blessure à jamais ouverte. Là se trouve le point d’origine du « malaise » qui gît en l’homme et dont il souffre.

L’intégration du sujet à la culture est donc le fait d’un pacte (8) ; pacte où le sujet à la fois y perd et y gagne : il y perd, en ce qu’il doit surseoir, voire renoncer, à la satisfaction pulsionnelle ; il y gagne dans la mesure où il transforme les pulsions refoulées en force de travail, ce qui lui accordera une place unique dans l’Autre – dans l’organisation sociale et dans l’ordre symbolique – c’est-à-dire, qu’il y gagnera un nom et une filiation.

Le « malaise » apparaît comme une agressivité constitutive et doit s’entendre comme une expérience subjective puisque autrui y est impliqué : l’agressivité est un produit de l’identification narcissique, c’est l’autre, celui ou celle qui est différent, qui me renvoie à mes idiosyncrasies, qui constitue la cible par excellence de mon agressivité. Bref, on est agressif parce qu’on est castré.

Notre quotidien est constamment traversé par cette agressivité constitutive qui, parfois, peut s’exprimer sous forme de violence. C’est le cas, par exemple, quand la société n’est pas capable d’offrir, à certains de ses membres, de satisfactions substitutives aux pulsions refoulées, alors que d’autres, dans cette même société, semblent ne rencontrer aucune limite à leurs satisfactions pulsionnelles. Ou, encore, quand la société est incapable de soutenir les modèles identificatoires qu’elle-même a créés. La frustration  qui en résulte peut donner lieu à des mouvements de révolte antisociale : crises des banlieues ; « guerres civiles » ou guérilla dans certains pays d’Amérique Latine ; « formations réactives » contre les positions fondamentalistes qui soutiennent qu’un seul mode d’investissement libidinal est possible. (Le fondamentalisme quelle qu’en soit sa forme ou sa modalité – religieuse, économique, académique – en n’offrant qu’une seule possibilité d’investissement d’objet empêche la circulation pulsionnelle). Dans ce cas, l’homéostasie globale du système n’est maintenue qu’au prix de l’expulsion, et de la projection, vers l’extérieur de l’agressivité interne.

Comme je l’écrivais dans un travail précédant (9):

Quand l’organisation sociale n’arrive pas à garantir le pacte civilisateur, le risque de dérapage vers la perversion sociale est à craindre. Dans ce cas, l’univers psychique du sujet, ne recevant rien en échange de son renoncement n’a plus aucune raison de maintenir le refoulement pulsionnel, et il s’effondre.

Aucune issue n’est possible: se révolter contre la culture, contre la loi, la percevoir comme hostile et castratrice, c’est se révolter justement contre tout ce qui nous constitue et qui nous différencie en tant qu’être humain. Se révolter ne peut qu’augmenter la frustration et l’angoisse.

Tout ce processus que nous décrivons fait partie de l’humain. Il n’y a pas de constitution du sujet sans refoulement à l’origine du « malaise » ; il n’y a pas de processus identificatoire sans violence ; l’acquisition des représentations symboliques de la société où le sujet se trouve inséré est toujours imposée; il n’y a pas de rencontre avec l’autre qui ne nous confronte à la différence, à la castration, donc à l’agressivité; il n’y a pas de satisfaction qui conforte le narcissisme abandonné ; il n’y a pas de contexte social – quels que soient la forme et le moyen sous lesquels il se produit – qui ne risque de produire des situations qui mènent à une rupture des liens sociaux produisant ainsi, de la violence Pour revenir à ce qui était avancé en début d’article, la violence est de toutes les époques et de tous les lieux même si, selon le contexte historique, elle va prendre, à chaque fois un visage différent. Dans la quête de satisfactions à même de maintenir l’illusion d’omnipotence, l’être humain a toujours réagi avec violence face à tout ce qui menace sa fragilité narcissique.

Néanmoins, je ne crois pas que les considérations présentées jusqu’ici suffisent pour expliquer pourquoi nous n’arrivons pas à arrêter les pulsions destructrices qui menacent la vie. Notre participation dans ce processus est trop évidente pour être déniée : malgré les évidences, l’être humain n’a jamais été capable de couper court à la violence. La violence, serait-elle, une fatalité dans le destin de l’humanité?

Dans Au-delà du principe du plaisir, la compréhension des processus de la constitution du sujet gagne un nouveau souffle. Avec l’introduction de la « pulsion de mort » Freud est obligé de revenir sur la dynamique sujet/culture. Pour Freud, “le but de toute vie est la mort”; le sujet porte en soi le germe de sa propre mort. Il existe dans le sujet, comme dans tout être vivant une tendance – une Trieb – qui conduit ce qui vit à la mort. Et Freud (10) de conclure :  » ce qui est vivant meurt pour des raisons internes, faisant retour à l’inorganique « .

Rappelons si besoin était que Freud considère la pulsion de mort comme première: « La tension apparue alors dans la substance jusque-là non douée de vie chercha à se niveler ; la première pulsion était donnée, celle de faire retour au sans vie » (11). La vie a été réveillée dans la matière inanimée, “par une force agissant encore totalement irreprésentable”. Cette force, spécule-t-il, aurait été la même qui, plus tard, « a fait apparaître la conscience dans une certaine couche de la matière vivante ».

Pour résumer : une force, dont nous ne possédons aucune représentation, est à l’origine du réveil de la vie et, plus tard, de l’apparition de la conscience. De l’autre côté, nous avons une « tendance à retourner à l’état inanimé » présente en tout être vivant ; tout être vivant porte en soi le germe de sa propre mort.

Je ne veux pas reprendre dans ce travail la polémique à propos de la mythologie pulsionnelle freudienne (12). L’intérêt de revenir sur ce passage est de souligner que, pour Freud, le retour à l’état inanimé est le destin de la vie. Si comme nous l’avons vue, la constitution du sujet (l’ontogenèse) répète le développement culturel ainsi que les expériences primitives (la phylogenèse), alors il est loisible de supposer que le mouvement vers le mort, présent en tout être vivant, est tout aussi présent, et également actif, dans le collectif. Ceci nous permet de comprendre pourquoi la violence, agissant depuis l’aube de l’humanité et cela dans les aspects les plus divers de l’existence et en nombre toujours croissant, est inévitable : il s’agit d’un mouvement interne à l’organisation culturelle; à la présence de la pulsion de mort dans la culture. Comme pour l’être vivant, la culture, elle aussi, suit le même scénario. Comme pour le sujet, la culture est condamnée, par ses propres moyens internes, à disparaître, à retourner à l’état inorganique. Et, sans aucun doute, est-ce le chemin que nous sommes en train de parcourir : dans le conflit engagé entre Éros et Thanatos, la mort semble jouer la dernière carte.

Une des racines de ce mouvement destructif est à chercher dans les processus sublimatoires. Sans le passage de l’instinct à la pulsion, suggère Freud, l’espèce n’aurait pas survécu. Également important fut le destin sublimatoire de la libido qui nous a permis d’utiliser la pulsion sexuelle à des fins non sexuelles, c’est-à-dire, à des buts inhibés. Pour avoir perdu l’identité de représentation que l’instinct assurait, nous sommes condamnés à l’identification. Il nous reste alors, parmi d’autres, l’activité sublimatoire qui se substitue, toujours de façon incomplète, aux premiers investissements objectaux auxquels nous dûmes renoncer pour que l’état de culture s’établît. Pourtant, insiste Freud (13), la sublimation est, elle aussi, une issue possible à une « prédisposition constitutionnelle anormale », et un certain nombre de nos vertus ne sont que des formations réactives à notre disposition perverse. Freud (14), donne pour exemple les dispositions artistiques qui sont une des manifestations de l’activité sublimatoire. Leur analyse révèle une variété de combinaisons entre « efficience, perversion et névrose » La formule est explosive. Il apparaît inévitable que, tôt ou tard, une éruption aura lieu en raison de l’augmentation de la pression interne du système. Le grand mystère qui entoure la disparition de plusieurs civilisations, dont certaines au plus haut de leur développement, à divers moments de l’histoire et en des lieux les plus divers de la planète, suggère l’empreinte de la pulsion de mort dans la culture. D’autres civilisations, n’avaient pas – psychiquement, socialement, culturellement… – un système de défense (le système immunologique dont nous parlait Freud) suffisant pour faire face à des envahisseurs pourtant notoirement inférieurs. Puisque nous portons en nous, par définition, la tendance au « retour à l’inorganique », nous ne faisons rien d’autre, tout en utilisant les moyens du bord offerts par l’environnement social et historique dans lequel nous baignons, pour exaucer ce destin : l’agressivité manifestée en tant que violence est la transcription, dans la culture, de la mort « pour des raisons internes ».

À partir de ces hypothèses, l’idée dominante selon laquelle nous traverserions un moment historique particulièrement violent ne me paraît pas crédible. Nous avons certes, cette impression parce que c’est maintenant que l’on vit et c’est maintenant que nous nous sentons menacés. Mais cela ne peut suffire à démontrer que la violence est ici et maintenant plus forte, plus généralisée, plus intense qu’en d’autres temps et en d’autres lieux. Au Moyen Age, les changements qui ont profondément modifié le monde féodal et détrôné des Vérités Religieuses séculaires bouleversant ainsi l’ordre médiéval n’ont pas géré et généré moins de violence que le changement actuel. Aussi, par exemple, pour ce qui concerne la destruction des forêts qui font toujours la une de la presse, il est intéressant de rappeler qu’avant l’époque romaine, l’Europe en était couverte et que la technologie de l’époque, ne les a guère épargnées. Certes, nous disposons, encore une fois grâce à la sublimation, depuis quelques décennies, d’armes de destruction capables de mettre fin à toute vie sur la planète et ce de manière définitive. C’est, peut-être, dans ce sens qu’il faut lire Freud (15) quand il écrit que toute idée de progrès n’est, au fond, que des stratégies pulsionnelles pour réaliser des buts anciens :

Les pulsions organiques conservatrices se sont assimilées chacune des modifications de la vie, qui leur ont été ainsi imposées, les ont conservées en vue de la répétition; et c’est ainsiqu’elles  donnent la fausse impression de forces tendant au changement et au progrès, alors qu’en réalité elles ne cherchent qu’à réaliser une fin ancienne en suivant des voies aussi bien nouvelles qu’anciennes. Cette fin vers laquelle tendrait tout ce qui est organique se laisse d’ailleurs deviner. La vie se mettrait en opposition avec le caractère conservateur des pulsions, si la fin qu’elle cherche à atteindre représentait un état qui lui fut totalement étranger. Cette fin doit plutôt être représentée par un état ancien, un état de départ que la vie a jadis abandonné et vers lequel elle tend à retourner par tous les détours de l’évolution.

Je crois, enfin, que la tendance à attribuer à l’actualité une violence particulièrement virulente est une question narcissique! Le passé a toujours exercé sur l’homme un mystérieux attrait. Nous avons tendance à y retourner chaque fois que le présent nous paraît trop pénible dans l’espoir, perdu depuis toujours, de retrouver l’âge d’or : « le charme de [notre] enfance, qu’un souvenir non impartial [nous] reflète comme un temps de bonheur sans trouble (16) ». Également, considérer l’économie de marché, la mondialisation, le capitalisme sauvage, et j’en passe, comme les grands responsables pour la situation où l’on se trouve, c’est oublier que d’autres formes d’organisations économiques tout au long de l’histoire n’ont pas, elles non plus, pu contenir la violence. Il ne s’agit pas, évidemment, d’être pour ou contre un modèle économique donné. Et encore moins de nier les ravages faites par ces modèles, en particulier par le capitalisme. Le débat, dans ce texte, ne se situe pas là. Ce sur quoi je veux insister, en reprenant les mots de Freud citées ci-dessus, c’est que les transformations socio-économiques « donnent la fausse impression de forces tendant au changement et au progrès, alors qu’en réalité elles ne cherchent qu’à réaliser une fin ancienne en suivant des voies aussi bien nouvelles qu’anciennes ». (L’on est bien dans un aspect du débat Freud/Marx.)

Ironiquement, alors, la sublimation, condition sine qua non de l’existence de la culture offre aussi la possibilité de créer des instruments – concrets, idéologiques ou imaginaires – qui sont en train de nous amener à la destruction : vie et mort ne sont que les deux faces du même processus. Qui vaincra? La réponse, semble-t-il, nous remet à ce que Freud (17) appelle « la question décisive » concernant l’avenir de la civilisation: « réussira-t-on, et jusqu’à quel point, à diminuer le fardeau qu’est le sacrifice de leurs instincts (Triebopfer) et qui est imposé aux hommes, à réconcilier les hommes avec les sacrifices qui demeureront nécessaires et à les dédommager de ceux-ci ? »


BIBLIOGRAPHIE

1 – Au Brésil ce texte a été publié dans le magazine Veja au 6/4/05.
2 – LASCH, C. A cultura do narcisismo (La culture du Narcissisme). Rio de Janeiro: Imago, 1983.
3 – FREUD, S., (1924)  « Dostoïevski et le parricide « , in Résultat, idées et problème II, Paris, PUF, 1987, p. 167.
4 – À ce sujet voir: CECCARELLI, P. R. Os efeitos perversos da televisão. (Les effets pervers de la télévision) In: A criança na contemporaneidade e a psicanálise. Mentes & Mídia: diálogos interdisciplinares, Comparato C, Monteiro D., (coord.), São Paulo, Caso do Psicólogo, Vol.  II, 2000, 75-86. Plus récemment: CECCARELLI, P. R. Sexualidade e consumo na TV. (Sexualité et consumation à la télévision). In:Psicologia Clínica, Vol. 12, 2, p. 59-68, 2004.
5 – FREUD, S., (1900)  « L’interprétation des rêves », Paris, PUF, 9ª Ed., 1999, p. 467.
6 – FREUD, S., (1924)  « Sigmund Freud présenté par lui-même », Paris, Gallimard, 2003, p. 257.
7- FREUD, S., (1930)  Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 4º Ed. 1973, p. 56.
8 – PELLEGRINO, H., Pacte Œdipien et Pacte Social. In: Le Psychanalyste sous la Terreur, Paris, Rocinante, 1986, pp. 16-22.
9 – CECCARELLI, P. R. Delinqüência: resposta a um social patológico (Délinquance : réponse au social pathologique). In: Boletim de Novidades da Livraria Pulsional, SP,  XIV, maio, 2001, p. 11.
10 – FREUD, S., (1920)  « Au delà du principe du plaisir », Œuvres complètes, Paris, PUF, XV, 2º Ed., 2002, p. 313. C’est moi qui souligne.
11 – Ibid.
12 – “La théorie des pulsions est, pour ainsi dire, notre mythologie. Les pulsions sont des êtres mythiques formidable dans leur imprécision”. FREUD, S., (1933)  « Angoisse et vie pulsionnelle »,  Conf. XXXII,  Paris, Gallimard, 1984, p. 129.
13 – FREUD, S. (1905) « Trois essais sur la théorie sexuelle », Paris, Gallimard, 1987, p 189.
14 – Ibid., p. 190.
15 – FREUD, S., (1920)  « Au delà du principe du plaisir », Op. Cit., p. 313. C’est moi qui souligne.
16 –  FREUD, S., (1939)  L’homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, 1986, p. 157.

17 – FREUD, S., (1927)  L’avenir d’une illusion.Paris, PUF, 8º Ed. 1989, p. 10.


Mots clés
: sujet; culture; sublimation; violence; pulsion de mort.

 

Paulo Roberto Ceccarelli*

Email: pr@ceccarelli.psc.br

*Psychologue; psychanalyste, Docteur en Psychopathologie Fondamentale et Psychanalyse diplômé de l’Université Paris VII; Membre praticien de la Société de Psychanalyse Freudienne; Membre de l’Association Universitaire de Recherche en Psychopathologie Fondamentale; Membre du « Círculo Psicanalítico de Minas Gerais »; Professeur de l’Université Catholique du Minas Gerais, Belo Horizonte, Brésil (PUC-MG). Enseignent invité à l ‘UBO.


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